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Article scientifique : L'imaginaire pornographique : qui joue avec qui?
Texte de la conférence présentée lors du Congrès de l'A.S.Q. le 18 mars 1994:



Couramment, c'est par cette question que les discussions débutent, simplement parce que c'est la dimension du sujet qui semble toucher immédiatement ceux et celles qui s'intéressent à la nature et aux fonctions du fantasme. Par exemple, on constate que c'est autour de cette question aussi que tournent la quasi-totalité des débats publics sur le phénomène moderne de la pornographie : puisqu'il s'agit de fonder une politique sociale à son égard (savoir s'il faut tolérer ou interdire la pornographie), il est inévitable de chercher à faire la preuve de la justesse de sa position en démontrant comment la production et la consommation massives d'images, qui sont autant de stimuli sexuels, " fantasmatiques ", représentent ou non une menace pour la société. Ce faisant, il faut ouvrir ici ce qui est peut-être une autre courte parenthèse et noter à quel point nos sciences restent accrochées à l'étude des comportements. Nous demeurons convaincus que les actes sont plus facilement saisissables que les pensées et, de ce fait, en quelque sorte plus importants.

Nous sommes tous des réalistes et tout ce qui, comme le fantasme, se situe au delà de la réalité, nécessairement nous dépasse. Il existe, bien sûr, des analyses des contenus des fantasmes et il y a des sens des fantasmes, mais en bout de ligne, ce qui nous concerne par-dessus tout, c'est ce que les personnes en font : l'effet de ces images, de ces symboles et de tous ces sens sur les comportements immédiatement concrets. Vous connaissez probablement mieux que moi ces recherches et les débats sur l'importance du fantasme, et je serai donc très bref. En rappelant d'abord que Edward Albee (The zoo story) disait qu'à l'adolescence, la pornographie joue le rôle de substitut pour l'expérience sexuelle véritable, alors qu'à l'âge adulte, c'est au contraire la pratique sexuelle qui devient un substitut pour le fantasme.

Tout le monde serait malheureux tout le temps! Pour les pessimistes, les rêves sont toujours trop beaux et la réalité trop médiocre. Pour les optimistes, le fantasme vient embellir le réel et réussit à nous convaincre sans trop tricher que la vie est, somme toute, assez belle.

Bref, le recours aux fantasmes risque fort d'entraîner des effets différents chez des individus qui le sont tout autant, et je me suis convaincu, en suivant les très nombreuses discussions des effets de la pornographie, qu'il serait futile de chercher à trancher, dans un sens unique ou dans l'autre, cette question de l'influence du fantasme sur le comportement. C'est donc dire que les fantasmes, comme la pornographie, ne sont pas d'abord influents en eux-mêmes, mais par la réaction qu'ils suscitent. Il serait donc sage de conclure qu'ils peuvent facilement être à la fois salutaires et nuisibles, à la fois rassurants et menaçants, à conseiller comme à proscrire, et tout cela selon les individus, selon les âges, les moments de la vie, ou même les humeurs du moment. Et, encore une fois, il faut croire que le déterminant principal tient dans le lien particulier que l'individu établit entre son réel et son imaginaire, le dosage particulier des influences de l'un sur l'autre, qui assurera que ni l'un ni l'autre ne domine au point d'occuper toute la place.

Voilà donc, en gros, ce que l'ignorant que je suis arrive à résumer des principales discussions sur ce sujet. Il est temps de passer maintenant à un autre registre (avec lequel je suis un peu plus à l'aise), celui des sciences sociales, afin d'essayer d'ajouter à notre approche de la question quelques considérations sociales et culturelles. Parce que l'usage courant et populaire des fantasmes (surtout la commercialisation pornographique du fantasme) n'est pas uniquement une affaire individuelle. Chaque utilisateur habite un contexte social et historique, ce qui n'est rien d'autre qu'une façon de dire qu'une très grande partie de ce que nous savons de la vie nous a été transmis par d'autres qui nous l'ont appris.



Le fantasme comme construit culturel

Mentionnons d'abord qu'au fil de ces lectures et tout en se familiarisant avec ces débats sur la vraie nature des rapports entre le fantasme et la réalité, l'étranger que je suis a ressenti comme un malaise. Pas uniquement parce que, à ce jour, personne n'a réussi à résoudre de manière satisfaisante la vaste question de la fonction des fantasmes, mais aussi parce que subsiste tout au long de ces discussions une sorte d'hésitation quant à la définition même du problème. Par exemple, dans les Actes du congrès de 1976, auxquels je faisais tout à l'heure référence, rappelez-vous cette phrase typique de Crépault et al : " Ainsi, nous ne pouvons déterminer si c'est l'excitation érotique elle-même qui induit un type de fantasme, ou si au contraire, un fantasme ayant des coordonnées érotiques induit inévitablement l'excitation sexuelle. Avec beaucoup de probabilité, les deux éventualités se déclenchent d'une façon alternative ou complémentaire " (op. cit. p. 73).

Les auteurs nous laissent sur cette hésitation et il n'est certainement pas question de prétendre que l'un ou l'autre côté de l'équation prédomine. Or, c'est un très vieux truc du métier de lecteur critique que de suggérer que ce genre de malaise, issu de questions qui ont tout l'air de devoir demeurer éternellement sans réponse, témoigne habituellement du fait que la question originale avait été mal posée. Mais ce n'est pas ce que je veux faire ici. Néanmoins, je ne peux résister à la tentation de mentionner en passant qu'une telle critique serait possible et que l'on pourrait montrer comment ces débats reposent " ultimement " sur une opposition simple entre le réel et l'imaginaire, laquelle recoupe aussi nos distinctions très classiques entre le corps et l'esprit, entre le matériel et le spirituel, le naturel et le surnaturel, et ainsi de suite.

Une telle distinction n'est peut-être en soi ni fausse, ni même excessive, mais il faut cependant demeurer conscient qu'il s'agit là d'une invention typique de la philosophie occidentale (spécifiquement des débats entre Platon et Aristote) et que d'autres cultures, c'est-à-dire d'autres traditions philosophiques, prétendent au contraire que la réalité contient toujours une partie d'imaginaire, tandis que le fantasme est quant à lui tout à fait réel. Mon argument ne sera pas celui-là, mais arrivera sensiblement au même résultat, c'est-à-dire à suggérer qu'il vaudrait mieux repenser ce que l'on entend couramment par fantasme et par réalité.

Puisque mon intérêt pour le fantasme porte sur une de ses formes bien particulières, la pornographie, dans ce cas précis il m'est facile de dire que, en un sens, le fantasme est certainement très réel. La pornographie n'est pas seulement un rêve insaisissable, abstrait ou irréel. C'est aussi un produit de consommation, parfaitement concret et disponible sur le marché. Elle appartient à une industrie du rêve, mais avec des outils matériels de production et de distribution, avec des personnages bien en chair qui ne sont pas uniquement des produits de l'imagination, et avec des chiffres de vente qui existent vraiment. En même temps, la pornographie est aussi le reflet de la société qui la produit. On peut facilement montrer qu'il s'agit d'un reflet déformé et d'un miroir qui modifie, transforme et inverse les images, mais le résultat demeure quand même un reflet authentique.

Même si la pornographie reste souvent pleine de mensonges (on pense facilement aux images d'éjaculations à répétition, ou aux personnages féminins qui ont une sexualité toute masculine dans leur enthousiasme, ou encore aux nombreuses mises en scène d'hystérie sexuelle généralisée qui soudain touche même le monde le plus ordinaire), elle exprime néanmoins des choses vraies. Dans mon exemple du strip-tease au motel Britannia [Pour plus de détails, voir Le jaguar et le tamanoir, op. cit., p. 149-154.], quand les danseuses lascives montrent aux spectateurs combien le monde serait beau si les femmes étaient plus sensuelles, tandis que dans la salle à côté, les danseurs montrent aux spectatrices combien la vie serait agréable si les hommes prenaient davantage soin de leur corps et savaient se montrer nus sans chaque fois leur sauter dessus, malgré tout le fantastique de ces deux propositions, ces mises en scène impliquent de vrais artistes qui présentent un spectacle à des auditoires bien réels, qui échangent de l'argent reconnu par les vraies banques, et qui se font vraiment plaisir en rêvant de virer le monde à l'envers.

Dans la même veine, on pourrait inscrire aussi les nombreux efforts faits par l'industrie pour offrir une pornographie qui essaie de se rendre chaque jour plus crédible et authentique. Les vibrateurs et les poupées gonflables s'améliorent et on ne peut plus compter les efforts pour rapprocher le rêve de l'expérience et pour rendre crédible l'incroyable : affirmer que la playmate est une voisine de pallier, organiser des rencontres cochonnes en pitonnant le clavier de l'ordinateurs, développer une pornographie amateur, photographier à l'improviste des gens célèbres, ou promettre le spectacle de fesses à visage connu, de Manon Rhéaume ou René Lévesque. Toutes ces nouveautés relatives de la pornographie actuelle traduisent une même fascination pour le réalisme, qui ne peut se fonder que sur ce qui existe réellement dans la société qui la fait vivre.

Dernier exemple parmi bien d'autres, les responsables de la revue lesbienne Quim, en Angleterre, ont parcouru les pubs homosexuels pour faire des entrevues et noter les principaux fantasmes qui pourraient ensuite intéresser leurs lectrices : la démarche est empirique, on l'imagine minutieuses et la science ne ferait pas mieux pour rapprocher et coller à la réalité. Sans oublier non plus la dimension la plus élémentaire du reflet de la culture : la pornographie ne fait que reprendre à son compte les images de ce que notre société a déclaré beau et sexuellement attirant. Même si ses mises en scène ne restent pas entièrement passives, le succès commercial de la pornographie repose en bonne partie sur son respect des critères esthétiques généralement admis par le plus grand nombre. Enfin, si l'on cherchait une preuve supplémentaire du reflet de la réalité culturelle, il suffirait de voir comment des sociétés différentes produisent des pornographies contrastantes à la fois par leurs thèmes et par leurs fascinations pour divers types d'obscénité, d'interdits, de perversions, mais aussi bien sûr par leur mise en scène de types physiques assez différents parce que localement définis comme sexy et attirants.

La pornographie veut donc se couvrir de réalisme. Elle ne souhaite rien de moins que d'être crue (dans les deux sens) quand elle promet du vrai sexe, du vrai plaisir. Depuis toujours, les gens par trop naïfs ont dénoncé la pornographie comme une grande menteuse qui ne tient jamais ses promesses, puisque, contrairement au bordel, le seul vrai sexe qu'elle offre se limite au spectacle de quelques images. Mais la pornographie est arrivée à la bonne époque. Elle se trouve de moins en moins dénoncée et ce, pour les raisons qui, en même temps, expliquent son succès.



La nouvea uté de la " modernité "

La pornographie est arrivée à une bonne époque et elle profite de ce qui semble être nos tout nouveaux rapports au fantasme comme à la réalité. C'est dire que son succès n'est peut-être pas compréhensible dans le cadre de nos façons traditionnelles de concevoir le fantasme et la réalité. Plusieurs observateurs l'ont remarqué, les modernes que nous sommes présentent plusieurs signes d'être de plus en plus incertains de leur capacité d'établir une distinction nette et précise entre le vrai et le faux, entre le rêve et la réalité. C'est que nous avons appris progressivement (depuis à peu près quatre siècles) à nous méfier de tout ce que l'on nous raconte et à ne plus vraiment faire confiance aux autorités. Nous savons tous d'expérience que tant de choses tenues longtemps pour vraies (par nos ancêtres, nos parents et nous-mêmes) se sont par la suite révélées fausses.

Typiquement, chez nous, on croit maintenant savoir que les meilleurs citoyens seront tôt ou tard démasqués et se transformeront sous nos yeux en crapules, tandis que les plus dévots deviendront des abuseurs. On ne sait plus qui croire, la vie semble moins fiable. En même temps (et malgré certaines apparences), nous entrons aussi dans une époque de tolérance, parce que l'on comprend, tolère et respecte mieux que jamais que les autres (comme chacun de nous) croient ce que bon leur semble, depuis l'astrologie jusqu'au cristal, de la physique nucléaire jusqu'aux fantômes du Forum de Montréal. J'ai déjà rédigé là-dessus quelques chapitres entiers, mais je dois avouer mes exemples favoris demeurent encore le village biblique de Mobile, en Alabama, et la visite très populaire du site touristique cinématographique de Floride, là où les films ne sont jamais tournés et où les touristes visitent une réplique du faux motel de Psycho et une authentique copie du faux requin de Jaws.

Plus près de nous, on pourrait citer en exemple une querelle récente suscitée par les propos de Paul Warren, professeur de cinéma à l'Université Laval, qui se plaignait dans La Presse que la réalité soit de nos jours plus que jamais difficile à distinguer de la fiction : les gens font davantage confiance à Scoop et à la biographie que Claude Fournier a rédigée sur René Lévesque qu'aux documentaires qui, pour leur part, font de plus en plus usage de procédés dramatiques qui appartenaient d'habitude à la fiction (les " docu-drames " américains). Bref, les auteurs de fiction font aujourd'hui fortune en inventant des histoires vraies, tandis que les documentaristes essaient de gagner leur vie en se donnant des airs de téléromans. Et Warren reprend une vieille inquiétude : si l'on mélange indûment les genres, qu'est-ce qui empêche un malade de confondre l'imaginaire et le réel et puis ensuite d'agir dans cette dangereuse confusion?

Cette opinion de Paul Warren lui a mérité une réponse assez méchante de la part de Michel Trudeau dans le journal Voir. La querelle est intéressante parce qu'on assiste à un véritable conflit entre générations. Trudeau accuse Warren de vouloir à tout prix distinguer le vrai documentaire de la fausse fiction, et de respecter ainsi les faits. C'est-à-dire qu'il l'accuse de croire qu'il existe un ordre établi et une morale fixe du vrai et du faux, un dogme établi qui définit ce qu'il faut prendre pour acquis parce que certain et ce qui, au contraire, n'est qu'une illusion. Trudeau affirme que ce qui embête surtout Warren c'est que le monde ordinaire éprouve beaucoup de plaisir à regarder sans distinction Scoop et certains documentaires, et que c'est là, dans le fond, la seule chose qui importe, mais ce que des vieux conservateurs comme Warren sont bien incapables d'admettre (sur le même ton, on pourrait rajouter que le peuple n'a jamais eu droit à la reconnaissance bourgeoise de ses plaisirs, pas plus dans la musique Western que dans les gâteaux May-West).

La querelle est intéressante parce qu'elle témoigne d'un malentendu fondamental7nbsp;: Warren et Trudeau ne se comprendront jamais parce qu'ils ne parlent pas le même langage. Et leur mésentente est exemplaire, car elle résume admirablement ce qui a changé. Sans prétendre pouvoir retracer l'évolution de la société occidentale sur les derniers quatre cents ans, on peut d'un trait conclure que le lieu de la référence ultime a été transféré de Dieu-le-père jusqu'au fond de l'âme. Il y a longtemps, les choses étaient ce qu'elles étaient tout simplement parce que l'état du monde manifestait la volonté divine ou celle de sa très divine majesté. Aujourd'hui, la seule référence fiable et à toute épreuve se trouve plutôt en chacun de nous. Du Très-Haut nous sommes passés au Très-Intérieur. Ce n'est plus Dieu, ni les autorités civiles, religieuses ou morales, qui peuvent déterminer ce qui est vrai et qui doit être cru.

La façon moderne d'apprendre comment distinguer le vrai du faux consiste à se fier davantage à notre expérience intime et personnelle du monde. Chacun apprend à reconnaître ce qui lui fait du bien, du mal et ce qui lui donne du plaisir. Voilà ce qui apparaît désormais incontestable. Et voilà aussi pourquoi il est devenu beaucoup moins important que le monde extérieur soit vrai ou faux, qu'il soit fiction ou documentaire, que la baleine en plastique de Jonas soit incroyable. La seule vérité parfaitement authentique est celle des sentiments que ce monde extérieur fait naître et que chacun ressent. Et c'est essentiellement ce que veulent signifier les commentateurs qui parlent du triomphe de l'individualisme moderne.

Malgré ce qu'en disent parfois les journaux ou la télévision, ce n'est pas parce que les gens sont devenus égoïstes ou parce que nous vivions sous la loi du chacun pour soi. C'est plutôt parce que l'individu est devenu la principale mesure du monde et que son expérience profonde fait foi de loi fondamentale, C'est une mesure qui n'est pas souvent aussi simple et claire que les anciennes règles qui nous étaient imposées, mais elle a l'avantage d'être fiable, et puis surtout d'être immédiatement vérifiable. Tout cela nous mène à croire que l'exemple de la pornographie actuelle, comme produit de consommation privé et intime, nous pousse à reconsidérer une bonne partie de ce que l'on croyait savoir au sujet des rapports entre l'imaginaire et le réel. Il devient de moins en moins pertinent de parler de rêves et de fantasmes dans un univers domestique qui perçoit le monde principalement à travers le filtre des outils électroniques de transport d'images. Dans un monde où les divertissements, le sport et même les informations demeurent irréels aussi longtemps qu'ils ne nous touchent pas directement, il devient moins utile de s'obstiner à distinguer le vrai du faux.

Ce qui reste certain, par contre, c'est l'émotion que procure le spectacle. Et dès lors, la réalité du produit pornographique paraît tout aussi évidente et banale que celle de n'importe quel grille-pain. Et l'un comme l'autre sera désormais jugé sur son efficacité à produire l'effet escompté. Et si, par ailleurs, vous introduisez en plus quelques nouvelles attitudes culturelles face à la sexualité, de manière à la transformer (comme suggéraient Masters & Johnson) en une expérience fondamentalement individuelle, une partie de la réalisation de soi, et puis, si vous ajoutez encore une nouvelle tolérance de la pratique de la masturbation et si vous développez la notion que la sexualité est également une fonction corporelle, à la fin, je parie sans hésiter que vous verrez, du coup, la pornographie de l'avenir facilement devenir aussi courante et banale que n'importe quel grille-pain ordinaire; la machine à fantasme sexuel serait alors à classer parmi les appareils domestiques et se retrouveraient dans tous les appartements (de célibataires ou non), venant en somme s'ajouter à la liste déjà longue des outils de soins pour le corps tellement populaires de nos jours. Des soins pour soi. Il ne semble pas du tout indispensable que la perception de la sexualité imposée par notre culture et notre évaluation morale et politique du sexe se modifie dans l'avenir et que la prochaine pornographie témoigne d'une compréhension et d'un apprentissage grandissant de la mécanique de la stimulation sexuelle.

La pornographie, qui déjà l'empire du fast-sex, ne ferait que poursuivre sa recherche d'efficacité. C'est une évolution qui la rapproche de la notion d'outil et de machine, en l'éloignant de notre concept traditionnel de fantasme. En contrepartie, il devient en même temps plus imprécis de parler d'évasion par le fantasme dans le contexte d'un environnement où la réalité devient chaque jour plus virtuelle, et où les notions de prison et d'évasion semblent vouloir se confondre. Dans quelques années, lors du grand jour quand, enfin, les extraterrestres arriveront pour leur visite tant attendue, ils risquent de nous découvrir en train de se masturber le long de l'autoroute électronique. Et finalement, si l'on veut répondre à notre question originale de savoir " Qui joue avec qui? ", il faudra plus dire que le fantasme se joue de la réalité, ni que c'est au contraire le réel qui nous impose de jouer avec certains fantasmes. Il faudra dire plutôt comme les anglophones, " We are playing with ourselves ". Et les extraterrestres ajouteraient que cela n'était pensable et rendu tolérable essentiellement parce que nous ne sommes plus dans la brume sur un bateau dans la mer du Nord et parce que le pilote a quitté le navire depuis longtemps et qu'on ne le retrouve plus.


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