Section : Introduction et problématique :
Parler du désir sexuel dans une relation de couple à long terme demande qu'on s'attarde au contexte dans lequel celui-ci évolue. En effet, des variables telle la communication, l'intimité, les émotions, les sentiments, la féminité, la masculinité, l'identité, et tout ce qui concerne la vie à deux, viendront influencer la qualité du désir sexuel d'un couple.
En nous préoccupant du désir sexuel, nous ne pouvions pas faire abstraction de ses multiples dimensions, à la fois psychologiques, physiologiques, interpersonnelles et culturelles, ce qui ne rend pas le sujet simple à aborder. Pourtant, c'est la préoccupation de l'heure en sexologie puisque le manque ou l'inhibition du désir touche de plus en plus de personnes qui consultent en thérapie. Pour Kaplan (1977), environ 45% des clients qui consultent en thérapie sexuelle le ferait pour une question de baisse de désir. Selon Bureau (1991), 37% des cas de difficultés sexuelles dans les couples sont le résultat de désordres de l'intérêt sexuel.
En effet, la réalité nous indique qu'il est beaucoup plus facile d'atténuer le désir sexuel à long terme pour un même partenaire que de l'entretenir. Si comme nous le dit Bureau (1995), le désir est le moteur de toute relation humaine et sexuelle, nous possédons suffisamment d'arguments pour éclaircir ses particularités et se pencher sur ce qui peut le nourrir à long terme. Toutefois, il nous faut tenir compte du fait que le désir sexuel possède des propriétés extrêmement complexes qui ne sont pas encore complètement élucidées par la science. Tout au moins, on sait que la perte du désir sexuel peut s'expliquer par différents facteurs étiologiques, tous aussi vastes les uns que les autres. Il existerait peu "d'instruments de mesure" fiables pour étudier le désir sexuel et les recherches à ce propos sont très limitées (Tremblay, 1995).
D'ailleurs, depuis une quinzaine d'années, l'intérêt consacré au désir sexuel en recherche clinique a davantage porté son attention sur les problèmes d'inhibition, en particulier auprès des femmes qui, semble-t-il, sont les plus touchées par cette problématique (Kaplan, 1979; LoPiccolo, 1980). Par contre, des recherches plus récentes démontrent que le pourcentage des hommes se présentant à la clinique de thérapie sexuelle de l'Université de New York avec une baisse de désir s'est accru puisqu'ils représentent maintenant 55% des cas (LoPiccolo et Friedman, 1988). Il n'en demeure pas moins vrai que l'on s'est peu attardé aux composantes spécifiques du désir, en particulier aux façons de le maintenir en vie. Même le DSM-IV (recueil de diagnostics de l'Association psychiatrique américaine) ne définit pas ce qu'est le désir sexuel mais parle plutôt de son absence. De plus, à l'heure actuelle, il semble difficile d'intervenir efficacement dans des problèmes reliés au désir sexuel. Le pourcentage de réussite du traitement des difficultés du désir n'est que de 10 à 15% des cas présentés par Kaplan (1979). Plus récemment, des cliniciens tels LoPiccolo, 1980; Talmadge et Talmadge, 1986; Schreiner-Engel et Schiavi, 1986; Trudel et al. , 1997; Tremblay, 1998 ont considéré que l'inhibition du désir sexuel était la dysfonction sexuelle la plus difficile à traiter. Ceci s'explique en partie par le manque de données scientifiques et d'études expérimentales pour vérifier l'efficacité réelle des programmes existants pour traiter les troubles du désir (Trudel et al. , 1996).
Dans la présente recherche, nous voulons accorder tout l'intérêt nécessaire aux éléments qui contribuent à maintenir le désir sexuel dans une relation de couple à long terme, dans l'espoir de cerner des pistes de solutions plus concrètes et positives lorsqu'il s'agit d'intervenir en thérapie comme sexologue-clinicien. Évidemment, puisque nous parlons du maintien à long terme du désir sexuel, c'est que notre sujet d'étude s'intéresse aux couples qui n'ont pas d'emblée de problèmes d'inhibition du désir. Plus précisément, nous nous demandons pourquoi chez certains couples satisfaits sexuellement, le désir décline avec le temps alors que chez d'autres, il se maintient. Cette recherche exploratoire rapportera également l'expérience subjective de deux couples conservant leur désir sexuel depuis de nombreuses années. Selon nous, parler de l'inhibition du désir sexuel et de ses multiples causes sans d'abord parler de ce qui le conserve, c'est comme prendre le problème à l'envers. En effet, aussi bien que l'on doit connaître l'état de santé générale avant la maladie, il nous semble pertinent de parler des variables qui favorisent la plénitude du désir sexuel avant d'en comprendre ses vicissitudes. C'est ce que nous comptons modestement approfondir dans cette présente étude. Compte tenu du manque de travaux effectués sur le maintien du désir sexuel, pour ce faire, nous devrons déduire et soutirer des éléments surtout à partir des recherches existantes sur l'inhibition du désir sexuel.
Dans un premier temps, nous comptons effectuer une recension des écrits concernant le désir, en relevant de la littérature, ce qui, selon nous, apparaît significatif. Par la suite, nous soulignerons la contribution de certains auteurs quant à leur vision du désir féminin puis nous tenterons d'éclaircir ce qu'on sait des plus récentes recherches quant au lien entre la testostérone et le désir sexuel. Cette première partie nous permettra de comprendre les mécanismes spécifiques du désir sexuel afin de nous diriger vers la deuxième partie qui porte sur les éléments qui contribuent à maintenir le désir sexuel dans une relation de couple à long terme. Nous avons relevé dix-neuf éléments, principalement à partir des travaux de recherche et de réflexion d'auteurs qui ont récemment travaillé à approfondir le désir sexuel. Notamment, Michel Dorais qui s'appuie sur certaines hypothèses de John Money concernant, par exemple, les cartes érotiques et la remise en scène de nos traumatismes passés, Serge Tremblay qui s'est inspiré des écrits de Waslawick sur la communication, Guy Corneau qui s'inscrit dans la lignée des psychanalystes Jungiens et enfin, Jules Bureau, qui s'est inspiré de l'auteur et clinicien humaniste Bugental. À partir de ces écrits et de nos lectures concernant les recherches et les études effectuées dans les vingt dernières années, nous avons sélectionné dix-neuf éléments nous semblant les plus propices à maintenir en vie le désir sexuel dans un couple. Les approches existentielle-humaniste, psychodynamique et interactionnelle de ces différents auteurs ont contribué à l'enrichissement de ces données. Nous abordons chaque élément d'une façon globale en élaborant davantage certains thèmes plus que d'autres parce qu'ils nous semblaient plus complexes. Le titre que comporte chacun des dix-neuf points de la table des matières de cette deuxième partie ne correspond pas forcément à l'élément comme tel qui contribue au maintien du désir. L'élément est toutefois décortiqué à l'intérieur de ce sous-titre. Le premier chapitre couvrira donc la majeure partie de cette recherche qui sera ensuite appuyée par l'expérience subjective de deux personnes de couples différents ayant conservé le désir sexuel pour leur partenaire dans une relation de couple de longue durée. Cette recherche exploratoire repose sur l'approche phénoménologique comme méthode d'expérimentation et elle nous permettra de saisir l'expérience personnelle de ces couples à travers la vision d'un homme et d'une femme provenant de couples différents. Le premier candidat conserve pour sa partenaire et ce, réciproquement, un désir sexuel qui se maintient depuis 19 ans. La deuxième candidate conserve un désir sexuel, de même que son conjoint et, l'un pour l'autre, depuis 25 ans! Ces couples sont intéressants parce qu'ils se démarquent de la tendance générale qui traduit plutôt une difficulté à maintenir, conserver, alimenter le désir sexuel envers un partenaire de longue durée. Riches de leur expérience, cet homme et cette femme nous dévoileront ce qui, à leur avis, semble avoir contribué au succès de leur relation et surtout au maintien de leur désir sexuel. Pour ce faire, nous avons procédé auprès d'eux par des entrevues semi-directives. Une de ces personnes a été vue au cours de l'année de stage clinique, l'autre est une intervenante associée au CLSC où nous avons fait nos stages. Dans le deuxième chapitre, nous exposerons la méthodologie utilisée pour mener à bien nos entrevues auprès de ces couples et dans le troisième chapitre, nous présenterons le résultat de ces entretiens en lien avec les éléments apportés dans la deuxième partie du cadre théorique de ce travail.
Dans le chapitre IV, nous discuterons des résultats obtenus en soulignant ce qui nous apparaît notable et révélateur. Finalement, dans le chapitre V, nous aborderons les implications cliniques que ce travail prévoit afin d'ouvrir certaines pistes d'intervention possible auprès des couples éprouvant des difficultés reliées au désir sexuel.